interview

avec la scénariste Valérie Mangin
et le dessinateur Denis Bajram

par Corinne Bertrand, éditrice de Quadrants

001 thumb (jpg)Extrait de l’introduction - dessin Fabrice Neaud.
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Pourquoi un livre
sur l’authenticité du Saint Suaire ?
V.M. : La question de l’historicité du linceul de Turin est à l’image du christianisme lui-même. En effet, Jésus est un personnage dont aucune preuve historique ne valide l’existence. Tout est affaire de foi. Moi, comme historienne, et Denis, comme ancien croyant, sommes fascinés par cette construction si humaine qu’est la croyance en Dieu. Discuter l’histoire du Saint Suaire est donc un excellent moyen de parler de la différence entre foi et réalité.
004 thumb (jpg)Extrait de “Dieu n’existe pas” - dessin Denis Bajram.
Comment et quand est venue cette idée ?
V.M. : C’est en plein battage médiatique au sujet du Da Vinci Code que Denis et moi avons eu cette idée étrange. Nous discutions de l’exploitation de l’histoire religieuse. C’est très à la mode ces deniers temps dans la bande dessinée comme dans les romans. Tous ces auteurs ont en commun d’utiliser le christianisme en entretenant une ambiguïté entre Histoire, mythologie chrétienne et soi-disant révélation de « secrets cachés ». Et là commence le problème : leurs fictions sont devenues pure vérité pour de trop nombreux lecteurs !
D.B. : Pourquoi ont-ils été tant suivis ? C’est sans doute la « théorie du complot » qui frappe encore : dans un monde post 11 septembre, beaucoup se sont sentis manipulés par les pouvoirs en place et ont été enthousiasmés à l’idée qu’on conteste enfin les versions officielles.
003 thumb (jpg)Extrait de “Dieu existe” - dessin Denis Bajram.
V.M. : « On nous ment, on nous cache la vérité ! » Mais quelle vérité ? C’est bien là le sujet de Trois Christs : rappeler qu’on peut très facilement proposer trois « vérités » à partir des mêmes faits.

Une collaboration à trois…
V.M. : La moindre des choses pour notre trinité Trois Christs. Mais ce fut bien involontaire : au départ chaque partie devait être dessinée par un artiste différent. Lorsque l’un d’eux se désista, Denis, qui devait concevoir le village de Lirey et les personnages, story-boarder l’ensemble de l’album et faire la troisième partie, a finalement repris tout le dessin. N’ont été épargnées de l’ancienne version que l’introduction et la conclusion, confiées au génial Fabrice Neaud depuis le premier instant.
008 thumb (jpg)Le Village de Lirey en 1353,
reconstitué par Denis Bajram.

Pourquoi Lirey ?
Pourquoi la Semaine sainte de 1353 ?
V.M. : C’est très simple : avant cette date, le Saint Suaire est une légende qui court autour de la Méditerranée. Plusieurs reliques bien réelles apparaissent à la même époque en France. On sait que celle qu’on appelle le Saint Suaire de Turin a été montrée pour la première fois aux fidèles dans la collégiale de Lirey en Champagne pour une messe de Pâques au milieu du XIVe siècle. L’église de Lirey ayant été fondée en 1353, et l’enquête épiscopale sur le nouveau linceul ayant eu lieu en 1357, j’ai préféré opter pour une histoire conjointe et de la collégiale et de la relique.
006 thumb (jpg)L’évêque de Troyes enquêtant sur le Suaire de Lirey - dessin de Fabrice Neaud.
Cette date et ce lieu sont donc une réponse d’historienne, on ne se refait pas, car la relique qui fascine tant de gens ne fait pas partie de l’Histoire, au sens scientifique, avant 1350 et son apparition à Lirey.
D.B. : Les six pages d’introduction et de conclusion dessinées par Fabrice Neaud présentent justement la légende puis l’histoire réelle du Saint Suaire. Vous verrez que ces pages se terminent par les plus folles hypothèses du moment. C’est la partie de l’album qui est en dehors de notre « exercice de style »… Quoique…

Justement, quelle a été votre réflexion pour aboutir à une narration comme un jeu d’esprit ?
V.M. : Il y a toujours eu des projets conceptuels et des jeux formels dans la bande dessinée depuis Winsor McCay et son Little Nemo. Par des auteurs aussi variés que Alan Moore, Fred, Frank Giroud, Marc-Antoine Mathieu, le collectif de l’OuBaPo, etc. De sacrés modèles ! J’ai donc, depuis longtemps, essayé de m’inscrire dans cette tradition, en proposant par exemple des épisodes symétriques dans Le Dernier Troyen et Le Fléau des Dieux, ou par le jeu formel de l’uchronie qui est devenu une de mes spécialités.

014 thumb (gif)Les trois premières cases des trois parties.
Avec Trois Christs j’ai voulu aller plus loin. Pour me prouver que je pouvais le faire, déjà. Mais aussi parce que travailler autant l’aspect formel et structurel d’une bande dessinée me paraît un excellent moyen de réaffirmer que le 9e art est pleinement un Art. C’est pourquoi notre héros est un artiste prénommé Luc, du nom du saint patron des peintres et des sculpteurs.
Plus de 700 citations croisées entre les histoires ? C’est un vrai puzzle !
013 thumb (gif)Comparaison entre deux cases issues de deux partie différentes.
V.M. : Oui ! Trois fois la « même » histoire, c’est autant de cases et de dialogues identiques dont l’interprétation doit changer selon le contexte. Alors, oui, c’est un puzzle, mais le but n’est pas de proposer un casse-tête au lecteur ! J’ai donc passé de nombreux mois à monter, démonter, remonter, redémonter ma mécanique. Il fallait que les éléments d’une histoire puissent se glisser parfaitement dans les deux autres sans jamais oublier le principal : c’est un jeu formel, implacable, mais c’est avant tout trois histoires humaines, fortes, et suffisantes par elles-mêmes. Chacune des trois parties sera accompagnée des notes nécessaires pour retrouver toutes les citations croisées dans les autres… Quand j’ai eu fini, je me suis promis de ne jamais recommencer. Enfin, bon, les promesses...
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Le story-board a dû être une sacrée épreuve...
D.B. : Oui aussi ! Toutes ces cases à réutiliser devaient s’agencer dans de nouvelles pages. Les cases importées d’une autre page n’avaient jamais la bonne taille, le bon format pour entrer dans la nouvelle… J’ai passé plusieurs mois rien que sur ce travail. Si j’avais su, j’aurais exigé de Valérie de faire une seule taille de case identique pour tout l’album ! Mais, tant mieux, notre tour de force n’en est que plus original.
Il semblerait que le dessin n’ait pas été plus facile à réaliser...
D.B. : Oui aussi ! Déjà, il a fallu reconstituer tout le village médiéval de Lirey, dont il ne reste pas grand chose aujourd’hui. Pas facile, d’autant plus qu’on en sait beaucoup moins sur l’habitat des campagnes que sur celui des villes.

Mais la véritable épreuve a été les pages elles-mêmes. J’ai recommencé mes premières planches trois fois (ce chiffre, encore ce chiffre) ! En tout j’ai jeté plusieurs dizaines de pages finies... Je n’étais pas content du résultat. Première version en noir et blanc trop sèche, deuxième en couleur directe numérique trop propre... Et puis, au moment où je croyais que je n’y arriverais jamais, j’ai eu un étrange déclic : j’ai pris le pinceau le plus sale et le moins contrôlable que j’avais sur mon Photoshop, et j’ai essayé d’en sortir quelque chose... Et alors que j’étais censé être perdu avec cet outil improbable, sont venues toutes seules des images que je pouvais enfin revendiquer. Les trois destinées si différentes des trois Christs de Lirey ont enfin pris vie... Un miracle ?
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